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Semaine Sainte - Mercredi de la Semaine Sainte- Texte de St Bernard

Sermon de St Bernard pour
le
Mercredi de la semaine sainte
Introduction et traduction du Frère P-Y Emery

Théologie et lyrisme � un lyrisme grave et tragique � s’unissent ici pour dire jusqu’où est allé le Christ dans l’amour oblatif, et quelle victoire totale cet amour remporte sur le péché. On aimera aujourd’hui que cette théologie du salut par la croix du Christ n’emprunte aucun des thèmes classiques de la dette à payer ou de la punition que le Christ prendrait sur lui (comme c’est le cas dans le petit traité que l’auteur propose sur le salut dans son Eloge de la nouvelle chevalerie, XI, 18�29). Tout l’accent est mis ici sur la puissance de pardon de cette croix où Jésus prie pour ses bourreaux. On sera par contre surpris par le pessimisme de l’auteur quand il parle de la vie terrestre de l’homme : c’est un point de vue...
Ce sermon relève trois vertus particulièrement évidentes dans la Passion : la patience, l’humilité et surtout l’amour. Elles se présentent chacune comme l’inverse des trois convoitises par lesquelles saint Jean définit le péché. Mais ensuite la perspective sur le péché se fait plus fondamentale, pour distinguer, par ordre d’importance dramatique croissante, le péché originel, le péché que l’on commet personnellement, et enfin ce péché singulier qui fut de crucifier le Christ. Le cœur du sermon consiste alors à montrer le bien�fondé de ce raisonnement : puisque le Christ a prié pour ses bourreaux et que leur crime démentiel aboutit à cette victoire de l’amour, à combien plus forte raison le péché originel et le péché personnel trouvent�ils dans la Passion la puissance qui les efface. Labeur et douleur : voilà l’héritage d’Adam. Le Christ, en les assumant, en fait pour nous, dès lors, le moyen de communier à son salut. En Jésus nous trouvons l’homme parfaitement homme, et en cela le modèle auquel nous référer. � La fin du sermon est d’une tonalité mystique aussi intense que sobre.

La Passion du Seigneur
Avec ferveur, célébrer la Passion : elle est notre vie
1. Soyez vigilants d’esprit, frères, pour que les mystères de ces jours ne passent pas à travers vous sans porter de fruit. Abondante est leur bénédiction : offrez�lui des récipients purs ; à de si grands dons spirituels de la grâce, présentez des âmes empressées, des sens éveillés, des élans affectifs sobres, des consciences pures.
Ce qui vous engage à prendre cela à coeur, ce n’est pas seulement le genre de vie particulier pour lequel vous avez fait profession, mais aussi l’observance de l’Eglise tout entière, cette Eglise dont vous êtes fils. Tous les chrétiens, en effet, durant cette semaine � que ce soit selon leur habitude ou contre leur habitude � ont soin d’approfondir leur don d’eux�mêmes, de montrer de la modestie, de progresser dans l’humilité, de se revêtir de gravité, pour manifester que, dans une certaine mesure, ils souffrent avec le Christ souffrant. Qui serait assez irreligieux pour ne pas se sentir le coeur transpercé ? ou trop plein de lui�même pour s’humilier ? ou trop emporté pour pardonner ? trop ami des plaisirs pour s’en abstenir ? trop débauché pour se maîtriser ? trop perverti pour faire pénitence durant ces jours ?
Rien de plus juste, assurément, car voici la Passion du Seigneur, qui ne cesse, jusqu’à ce jour, d’ébranler la terre, de fendre les rochers, de desceller les tombeaux (Mt 27. 51 s). Proche aussi est sa résurrection, dont vous célébrerez la fête (Nb 29. 12) pour le Très�Haut, le Seigneur � et puissiez�vous la célébrer jusqu’au plus haut de sa gloire qui a opéré de grandes merveilles (Ps 70. 19), en vous approchant vous�mêmes dans l’ardeur et l’avidité de votre esprit. On ne peut rien faire de meilleur dans le monde que ce que Dieu a fait en ces jours�là ; on ne saurait rien recommander au monde de plus utile que d’en célébrer chaque année, par un rite perpétuel, le mémorial (Ex 12. 17), avec une âme toute de désir (Is 26. 8), et de proclamer le souvenir de son immense tendresse (Ps 144. 7). Or l’une et l’autre, Passion et Résurrection, nous sont destinées, car dans l’une et l’autre nous trouvons le fruit du salut, dans l’une et l’autre la vie de notre esprit.
Admirable est ta Passion, Seigneur Jésus : elle a mis en déroute les passions de nous tous, elle a effacé toutes nos injustices, et jamais aucune de nos calamités ne la trouve impuissante. Quel fléau, aussi mortel soit�il, qui, dans ta mort, ne se volatilise ?

La Passion : une patience incomparable
2. Or dans cette Passion, frères, il convient de considérer trois réalités : l’acte lui�même, sa modalité, sa raison d’être. Car dans l’acte, c’est la patience qui nous est recommandée ; dans la modalité, c’est l’humilité ; dans la raison d’être, c’est l’amour.
Singulière et unique patience, en vérité : sur son dos les pécheurs frappaient comme forgeron (Ps 128.3 vg), on l’étendait sur le bois au point de pouvoir compter tous ses os (Ps 21. 18), on creusait de toutes parts ce très puissant rempart qui protège Israël (cf Ps 120. 4), on perçait ses mains et ses pieds (Ps 21. 17). Et durant tout ce temps, tel un agneau conduit à la boucherie, telle une brebis devant le tondeur, il n’a pas ouvert la bouche (Is 53. 7), il n’a murmuré ni contre le Père qui l’avait envoyé (Jn 5. 36 etc), ni contre le genre humain pour lequel il acquittait ce qu’il n’avait pas dérobé (Ps 68. 5), ni enfin contre ce peuple particulier dont il recevait tant de maux contre tant de bienfaits.
On en voit qui sont châtiés pour leurs fautes et qui le supportent humblement : on reconnaît là leur patience. D’autres sont condamnés au fouet non tellement pour les purifier que pour les mettre à l’épreuve et pour qu’ils puissent recevoir la couronne du martyre : ils témoignent d’une patience plus grande encore. Mais comment ne pas estimer que, dans le Christ, la patience atteint son sommet ? Dans son propre héritage (cf Ps 104. 11), par ceux�là précisément qu’il était venu sauver, il est condamné à une mort très affreuse, alors qu’il est sans le moindre péché, ni personnel, ni héréditaire, ni même en germe.
Effectivement, en lui habite toute la plénitude de la divinité (Col 2. 9), non pas sous l’ombre des figures mais corporellement (Col 2. 17) ; en lui Dieu se réconcilie le monde (2 Co 5. 19), non pas en apparence mais en toute réalité ; il est plein de grâce et de vérité (Jn 1. 14), non par participation mais personnellement : ceci pour accomplir son oeuvre. Or son oeuvre lui est étrangère, dit Isaïe (28. 21), car même si elle est bel et bien son oeuvre à lui, celle que le Père lui a donnée à faire (Jn 17. 4), elle lui est étrangère du fait que, étant celui qu’il est, il a dû supporter de telles souffrances.
Ainsi donc, dans l’acte que constitue la Passion, tu trouves la patience.

La Passion : une humilité sans pareille
3. Quant à la modalité, si tu y prêtes grande attention, tu reconnaîtras dans le Christ non seulement un doux, mais un humble de coeur (cf Mt 5. 4 et 8) : de fait, dans son humilité, le jugement lui a été dénié (Ac 8. 33), puisque, à tant de blasphèmes, à tant d’accusations complètement fausses pour de prétendus crimes, il ne répondait rien (Mc 14. 60). Nous l’avons vu sans éclat (Is 53. 2) ni beauté surpassant celle des fils des hommes (Ps 44. 3) ; au contraire, il était l’opprobre des hommes (Ps 21. 7), tel un lépreux ; oui, le dernier des hommes : homme de douleur (Is 53. 3), frappé par Dieu et humilié (Is 53. 4), si bien qu’il avait perdu toute apparence et toute prestance.
O le dernier et le plus noble ! O l’humble, et en même temps le sublime ! O l’opprobre des hommes mais la gloire des anges ! Nul n’est plus grand que lui, et nul plus humble. De fait, le voici couvert de crachats (Mt 26. 67), rassasié d’outrages (Lm 3. 30), condamné à la mort la plus infâme (Sg 2. 20), mis au rang des scélérats (Is 53. 12).
Ne méritera�t�elle vraiment rien, cette humilité qui atteint de telles proportions � bien plus : qui dépasse à ce point toute proportion ?
De même que sa patience est unique, de même aussi son humilité est admirable � et toutes deux sans exemple.

La Passion : un amour sans limite
4. Mais toutes deux sont magnifiquement mises en valeur par la raison d’être de la Passion : l’amour. A cause du très grand amour dont Dieu nous a aimés (Ep 2. 4), le Père, pour racheter l’esclave, n’a pas épargné le Fils (Rm 8. 32), et le Fils lui�même ne s’est pas épargné. Oui, c’est là vraiment un très grand amour puisqu’il dépasse toute mesure, excède toute limite et s’élève au�dessus de tout.
Personne, dit le Seigneur, n’a de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jn 15. 13). Or toi, Seigneur, tu en as montré un plus grand encore, en donnant ta vie pour tes ennemis. En effet, alors que nous étions encore ennemis, nous avons été réconciliés par ta mort (Rm 5. 10), aussi bien avec toi qu’avec le Père. Quel autre amour, présent, passé ou futur, pourrait lui être comparé ? A peine voudrait�on mourir pour un juste (Rm 5. 7) : et toi, tu as souffert pour les injustes, tu es mort pour nos fautes (Rm 4. 25), tu es venu justifier gratuitement les pécheurs (Rm 3. 24), faire des esclaves tes frères, des captifs tes cohéritiers (Rm 8. 17), des exilés des rois.
Non, vraiment rien d’autre n’éclaire aussi bien sa patience et son humilité que sa détermination à livrer sa vie à la mort, à porter les péchés de la multitude (Is 53. 12), en allant jusqu’à prier pour les transgresseurs afin qu’ils ne périssent pas.
Elle est sûre cette parole, et digne d’une absolue créance (1 Tin 1. 15) : c’est parce qu’il l’a voulu qu’il s’est offert (Is 53. 7 vg). Il n’a pas seulement consenti à être offert, mais il s’est offert parce qu’il l’a voulu. Seul, en effet, il avait le pouvoir de donner sa vie : personne ne la lui a enlevée (Jn 10. 18). Après avoir reçu le vinaigre, il s’est écrié : Tout est accompli (Jn 19. 30) : il ne reste rien à compléter, il n’est plus rien que je puisse attendre. Alors, inclinant la tête (id.) et se faisant obéissant jusqu’à la mort (Ph 2. 8), il transmit l’Esprit (Jn 19. 30). Qui peut s’endormir aussi facilement, dès qu’il l’a décidé ? C’est une grande infirmité, certes, que de mourir ; mais vraiment, mourir de cette manière, quelle immense puissance ! De fait : ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes (1 Co 1 : 25).
Dans sa folie, l’homme peut bien porter sur lui�même une main criminelle et se donner la mort. Mais ce n’est pas là donner sa vie ; c’est bien plutôt la dépêcher et la briser avec violence, que la donner volontairement. A toi, Judas impie, fut laissée la misérable liberté non pas de donner ta vie mais de la pendre (Mt 27. 5). Tu ne t’es pas livré mais suspendu’ à ton lacet ; ton misérable esprit est sorti de toi, non pas remis mais perdu.2
Celui�là seul a pu livrer sa vie à la mort (Is 53. 12) qui, seul aussi, est revenu à la vie par sa propre puissance. Celui�là seul a eu pouvoir de la donner qui, seul également, avait la libre possibilité de 1<< recouvrer (Jn 10. 18), parce qu’il a pouvoir de vie et de mort.

La Passion victorieuse de la triple convoitise
5. Dignes de louange, donc, cet amour tellement inestimable, cette humilité tellement admirable, cette patience absolument insurpassable passable ! Digne de louange, cette offrande si sainte, si pure, si agréable ii Dieu3.
Oui, vraiment, digne est l’Agneau immolé de recevoir la puissance (Ap 5. 12) : d’accomplir ce pourquoi il est venu, d’enlever les péchés du monde (Jn 1. 29).
Or je prétends que le péché qui s’est établi sur toute la terre est triple. Vous pensez peut�être que je veux parler de la convoitise de la chair, de la convoitise des yeux et de l’orgueil de la vie (1 Jn 2. 16) ? Il s’agit là, en effet, d’une corde à trois torons, qu’il est difficile de rompre (Eccl 4. 12). Aussi, nombreux sont�ils à tirer dessus, ou, bien plutôt, à se faire tirer par cette corde de la vanité. Mais la première triade, celle de la patience, de l’humilité et de l’amour l’emporte, et non sans raison, chez les élus. Comment, en effet, le souvenir de la patience du Christ ne repousserait�il pas toute sensualité ? Et comment la considération de son humilité n’écraserait�elle pas totalement l’orgueil de la vie ? Quant à l’amour, il est assurément digne de l’emporter : sa méditation occupera à ce point l’esprit et s’emparera à ce point de toute notre âme, qu’il évacuera complètement le vice de la curiosité indiscrète. Puissante est donc la Passion du Sauveur contre ces trois vices.
La Passion victorieuse d’un triple péché : le péché originel...
6. Mais il est également une autre triade de péchés. Comment la puissance de la croix l’anéantit : voilà ce dont, pour ma part, j’avais l’intention de vous parler, et cela pourrait bien être pour vous plus utile encore à entendre. Il s’agit d’abord du péché originel, en deuxième lieu de ce que j’appellerai le péché personnel, et enfin d’un péché unique et singulier.
Par péché originel, on entend ce délit majeur que nous contractons à partir du premier Adam : en lui nous avons tous péché4 et à cause de lui nous mourons tous. Péché majeur, oui, puisque telle est son emprise non seulement sur tout le genre humain, mais aussi sur n’importe lequel de ses membres, que personne ne peut y échapper � non pas même un seul (Ps 13. 1). Il s’étend du premier homme jusqu’au plus récent, et en chacun il répand son venin de la plante des pieds au sommet de la tête (Is 1. 6). Par ailleurs il infeste tous les âges de la vie, depuis le jour où chacun est conçu dans le sein de sa mère jusqu’au jour où notre mère commune le reçoit dans son sein. Sinon, d’où viendrait ce joug pesant qui accable l’ensemble des fils d’Adam, et cela depuis le jour où ils sortent du sein maternel jusqu’au jour de leur sépulture dans la terre�mère universelle (Si 40. 1) ?
Dans la souillure nous sommes engendrés, dans les ténèbres nous passons le temps de notre gestation, dans les douleurs nous sommes mis au monde (Gn 3. 16). Avant notre naissance nous sommes un fardeau pour nos malheureuses mères, en naissant nous leur déchirons le ventre à la manière d’une vipère ; encore étonnant que nous ne soyons pas nous�mêmes mis en pièces. Notre voix commence par se faire entendre dans des cris et des pleurs � à bon droit, d’ailleurs, puisque nous venons d’entrer dans la vallée des larmes (Ps 83. 7).
Tant et si bien que ce mot de Job, le saint, peut nous être appliqué dans son entier : L’homme né de la femme, ne connaissant qu’une courte vie, souffre des misères innombrables (Jb 14. 1). La pleine vérité de cette remarque, ce ne sont pas les mots mais les coups de l’existence qui nous l’ont enseignée.
L’homme né de la femme, dit�il : rien de plus humiliant que cette origine ! Et pour qu’on n’aille pas vivre dans l’illusion en cherchant les plaisirs des sens dans les réalités sensibles, voici qu’aussitôt après avoir parlé de l’entrée dans la vie, Job en annonce la sortie par ces mots redoutables : L’homme ne connaît qu’une vie courte. Et pour l’empêcher de croire disponible à son gré cette brève durée qui subsiste entre son entrée et sa sortie, Job enchaîne : il souffre des misères innombrables. Oui, dis�je, innombrables et de toutes sortes : misères du corps et misères du coeur, misères quand il dort et misères quand il veille, misères où qu’il se tourne.
Il en va de même pour Celui qui est né de la Vierge : oui, il est bel et bien l’enfant d’une femme (Ga 4. 4), même si elle était bénie plus que toute autre femme ; car il dit à sa mère : Femme, voici ton fils (Jn 19. 26). Or lui aussi, qui n’a connu qu’une courte vie sur la terre, n’en a pas moins souffert d’innombrables misères : durant cette brève durée, il fut en butte aux complots, interrogé avec mépris, frappé avec injustice, accablé de supplices, harcelé d’injures.

...le péché personnel...
7. Mettrais�tu alors en doute que cette soumission soit capable d’absoudre toute la faute de la première transgression ? Mais il n’en va pas du don comme de la faute (Rra 5. 15), car le péché d’un seul aboutit à la condamnation, mais la grâce, à la suite d’un grand nombre de fautes, aboutit à la justification (Rm 5. 16).
En vérité, elle fut extrêmement grave, cette faute originelle, puisqu’elle a corrompu non pas une personne seulement, mais toute la nature humaine. Cependant le péché personnel est plus grave encore pour chacun, puisque, lâchant les rênes, nous mettons tous nos membres à la disposition du péché pour en faire des instruments d’iniquité (Rm 6. 13). Dès lors, nous ne sommes plus seulement prisonniers du péché d’un autre, mais aussi de notre péché à nous.
... le péché unique et singulier
Mais le péché unique et singulier est le plus grave de tous, car il fut perpétré contre le Seigneur de majesté lorsque des impies ont tué injustement le juste et porté des mains sacrilèges sur le Fils de Dieu lui�même (Mt 26. 50), en cruels homicides � davantage : en cruels déicides, si l’on ose dire.
Quel rapport établir entre les deux premiers péchés et ce troisième ? Eh bien, lors de celui-ci tout cet immense organisme qu’est le monde a blêmi et tremblé, au point qu’il s’en fallut de peu que tout retourne à l’antique chaos. Supposons qu’un prince ait dévasté la terre de son roi. Et supposons qu’un autre prince, alors qu’il était conseiller et convive du roi, ait fait étrangler son fils unique par traîtrise. Est�ce que le premier, comparé au second, ne paraîtra pas innocent et irréprochable ? Ainsi en est�il de tout péché par rapport au troisième. Or c’est pourtant ce péché qu’a pris entièrement sur lui Celui qui s’est fait péché (2 Co 5. 21) afin de pouvoir, à partir du péché, condamner le péché (Rm 8. 3). Par là, en effet, tout péché, aussi bien originel que personnel, a été effacé ; et en outre le péché unique et singulier s’est supprimé lui même.

La puissance du pardon est victorieuse du troisième péché...
8. Mon argumentation portera sur le plus grand de ces péchés. Si lui est supprimé, il s’ensuit que les deux plus petits le sont aussi. Voici donc mon argument : Il a enlevé le péché de la multitude et pour les transgresseurs il a prié (Is 53. 12 vg) afin qu’ils ne périssent pas : Père, pardonneleur, car ils ne savent ce qu’ils font (Le 23. 34). Ta parole, Seigneur, s’envole, irrévocable ; elle ne te reviendra pas sans avoir produit son effet, mais elle accomplira ce pourquoi tu l’as envoyée (Is 55. 11).
Vois maintenant les oeuvres du Seigneur : quels prodiges il a réalisés sur la terre (Ps 45. 9). Battu à coups de fouet (Mc 15. 15), couronné d’épines (Mc 15. 17), transpercé par des clous, fixé au gibet, abreuvé d’injures (Lm 3. 30), il ne se souvient pourtant d’aucune de ces douleurs quand il dit : Pardonne�leur.
Vois les nombreuses misères du corps d’une part, les nombreuses miséricordes du coeur d’autre part : douleurs d’une part et compassions de l’autre ; l’huile d’allégresse (He 1. 9), et par ailleurs les gouttes de sang qui coulent jusqu’à terre (Lé 22. 44). Oui, nombreuses sont les miséricordes du Seigneur (Ps 118. 156), mais nombreuses aussi ses misères. Les misères l’emporteront�elles sur les miséricordes, ou les miséricordes sur les misères ? Que l’emportent tes antiques miséricordes (Ps 88. 50), Seigneur, que la sagesse l’emporte sur la perversité (cf Sg 7. 30) ! Grande est en effet leur iniquité, mais ta bonté n’est�elle pas plus grande encore, Seigneur ? De beaucoup, certes, et de toutes sortes de manières (Rm 3. 2). Rend�on le mal pour le bien ? demande�t�il, car ils ont creusé une fosse pour mon âme (Jr 18. 30). Oui, ils ont creusé la fosse de l’impatience, en fournissant à la colère maintes et maintes occasions de se manifester. Mais qu’est�ce que leur fosse, comparée à l’abîme de ta douceur ? En rendant le mal pour le bien (Ps 34. 12), ils ont creusé une fosse, mais l’amour ne s’irrite pas (1 Co 13. 5), il n’agit pas avec précipitation, jamais il ne s’épuise (1 Co 13. 8), ni ne tombe dans la fosse ; au contraire, il multiplie les bienfaits en réponse au mal qu’on lui a rendu.
Impossible que des mouches moribondes puissent gâter la douceur du baume (Eccl 10. 1), de ce baume qui a coulé de ton corps, car en ton sein se trouve la miséricorde, en lui la plénitude de la rédemption (PS 129. 7). Les mouches moribondes, ce sont les misères, ce sont les blasphèmes, ce sont aussi les cris de joie et les outrages que profère contre toi une génération dépravée et exaspérante (Ps 77. 8).

Ce pardon est amour patient et bienveillant
9. Or toi, quelle fut ta réaction ? Tu tenais les mains élevées (Ps 140. 2), en un geste où désormais le sacrifice du matin devenait l’holocauste du soir (Nb 28. 4) ; oui, dis�je, en un geste où l’encens, avec force, montait jusqu’au ciel, recouvrait la terre et atteignait même les enfers. Alors, sachant que tu serais exaucé en raison de ta soumission (He 5. 7), tu t’écries : Père, pardonne�leur, car ils ne savent ce qu’ils font (Le 23. 34). O que tu es riche en pardon (Is 55. 7) ! Ou’elle est grande, l’abondance de ta bonté, Seigneur (Ps 30. 20) ! Combien tes pensées sont loin de nos pensées (Is 55. 9) ! Combien se montre inébranlable ta miséricorde, même envers les impies ! Chose étonnante ! Lui s’écrie : Pardonne, et les Juifs : Crucifie (Le 22. 21). Ses paroles à lui sont douces plus que l’huile, et les leurs sont des épieux (Ps 54. 22).
O amour patient, et plus encore compatissant ! L’amour est patient (1 Co 13. 4) : c’est déjà beaucoup. L’amour est bienveillant (id.) : c’est un sommet. Ne te laisse pas vaincre par le mal (Rm 12. 21) : voilà l’amour débordant. Sois vainqueur du mal par le bien (id.) : voilà l’amour à son comble.
Ce n’est pas la seule patience de Dieu mais sa bienveillance qui a conduit les Juifs à la repentance (Rm 2. 4), car l’amour bienveillant aime même ceux qu’il supporte, et les aime avec toute son ardeur. Dans sa patience, l’amour temporise, il attend, il supporte le fautif ; mais dans sa bienveillance il l’attire, le ramène, le fait revenir de son chemin d’égarement (Je 5. 20), et enfin il couvre la multitude de ses péchés (id.).
0 Juifs, vous êtes des pierres qui vous heurtez à une pierre plus tendre ; le choc en fait sortir un tintement de bonté et jaillir l’huile (Jb 29. 6) de l’amour. De quel torrent de délices (Ps 35. 9), Seigneur, tu abreuveras ceux qui te désirent, si c’est ainsi que tu remplis de l’huile de ta miséricorde ceux qui te crucifient !

Le Christ m’a rejoint dans ma misère
10. Il est donc évident que cette Passion se montre assez puissante pour abolir tous les genres de péchés (cf He 9. 28).
Mais qui sait si elle a été offerte pour moi ? Oui, elle l’a été pour moi, car pour nul autre elle n’aurait pu être offerte. L’ange ? Il n’en avait pas besoin. Le diable ? Il ne se relèvera pas. D’ailleurs ce n’est pas à la ressemblance des anges, et évidemment pas à celle des démons, mais à la ressemblance des hommes, que le Christ s’est fait homme et par son comportement est apparu comme un homme : en effet, il s’anéantit lui�même pour prendre forme de serviteur (Ph 2. 7 s). Il était Fils et il s’est fait serviteur. Et ce n’est pas seulement la forme du serviteur qu’il a prise pour s’abaisser, mais celle du mauvais serviteur (cf Mt 25. 26), en vue d’être roué de coups, et même celle du serviteur du péché (cf Rm 6. 17), pour acquitter la peine du péché, alors qu’il était sans faute.
Il s’est fait semblable aux hommes, dit l’Apôtre (Ph 2. 7), et non pas « à l’homme », car le premier homme (1 Co 15. 45) n’a été créé ni dans une chair de péché ni même dans une chair semblable à celle du péché (Rm 8. 3). Or le Christ s’est immergé au plus épais et au plus profond de l’universelle misère humaine pour que l’oeil subtil du diable ne puisse apercevoir ce grand mystère de la piété (1 Tm 3. 16). Ainsi, par son comportement, et par tout son comportement, il apparut comme un homme ; et, dans tout ce qui relève de la nature, il ne laissa paraître aucun signe de singularité. C’est même à cause de cela qu’on l’a crucifié. C’est à un petit nombre seulement qu’il s’est révélé, pour faire d’eux ceux qui croiraient. Aux autres il est resté caché, car s’ils l’avaient connu, jamais ils n’auraient crucifié le Seigneur de la gloire (1 Co 2. 8). Et s’il a assorti d’une telle ignorance ce péché unique et singulier, c’était bien pour pouvoir, avec quelque ombre de justice, pardonner à des gens qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

Labeur et douleur : le Christ les a pris sur lui
11. Or, l’ancien Adam, en fuyant la face de Dieu (Gn 3. 8), nous a laissé pour héritage ces deux choses : le labeur et la douleur (Ps 9. 28).
Le labeur dans l’action, la douleur dans ce qui est à supporter. Ce n’est pas ce qu’il s’était entendu dire dans le paradis, ce paradis qu’il avait reçu afin d’y travailler et de le garder (Gn 2. 15) � d’y travailler avecplaisir et de le garder fidèlement, pour lui et sa postérité. Le Christ Seigneur a considéré ce labeur et cette douleur (Ps 9. 35), pour les faire passer dans ses mains, ou plutôt pour se livrer entre leurs mains, s’enfonçant dans la boue profonde de sorte que les eaux l’ont submergé jusqu’à l’âme (Ps 68 2 s). Vois, dit�il au Père, vois mon humiliation et ma peine, (Ps 24. 18), car je suis pauvre et dans les peines depuis ma jeunesse (Ps 87. 16). Oui, il a peiné sans cesse, et ses mains se sont pliées à des travaux pénibles.
Quant à la douleur, vois ce qu’il en a dit : O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s’il est une douleur pareille à ma douleur (Lm 1. 12). Oui vraiment, c’est de nos langueurs qu’il s’est chargé, ce sont nos douleurs qu’il a portées (Is 53. 4) : homme de douleur, affligé par la souffrance (Ps 68. 30 vg), tenté en tout, mais sans péché (He 4. 15).
Durant sa vie, il poursuivit une action traversée de souffrance, et dans sa mort il souffrit activement sa Passions, alors qu’il accomplissait le salut au milieu de la terre (Ps 73. 12).
Voilà pourquoi, tant que je vivrai, je me rappellerai les peines qu’il supporta en prêchant, ses fatigues durant ses déplacements, ses tentations pendant qu’il jeûnait, ses veilles passées à prier, ses larmes de compassion. Je me souviendrai par ailleurs de ses douleurs � outrages, crachats, gifles, moqueries, reproches, les clous et tout le reste �tout ce qui a passé en lui et sur lui en abondance.
Voilà donc ce qu’a fait pour moi sa force, voilà ce qu’a fait sa ressemblance avec moi, à condition que vienne s’y ajouter de ma part l’imitation, de sorte que je suive ses traces6. Sinon il me sera demandé compte à moi aussi de ce sang juste répandu jusqu’à terre, et je ne serai pas exempt de ce crime unique et singulier des Juifs (cf Mt 23. 35) : en effet, je me serai montré sans reconnaissance face à un tel amour, j’aurai fait injure à l’esprit de la grâce, j’aurai considéré comme profane le sang de l’alliance, j’aurai foulé aux pieds le Fils de Dieu (He 10. 29).

Labeur et douleur pour imiter le Christ
12. La plupart endurent labeur et douleur (Ps 9. 28), mais par nécessité et non par libre choix : ceux�là ne reproduisent pas l’image du Fils de Dieu (Rra 8. 29). Il en est aussi qui les supportent volontairement mais ceux�là n’ont ni part ni place (cf Ac 8. 21) dans ce sermon. Le débauché veille toute la nuit, non seulement avec patience mais volontiers, pour assouvir sa sensualité. Le ravisseur bardé de fer, lui aussi, veille, mais c’est pour fondre sur sa proie. Le voleur, de son côté, veille dans le but de s’introduire par effraction dans la maison d’autrui (Mt 24. 43). Mais tous ceux�là et leurs semblables sont loin du labeur et de la douleur que le Seigneur prend en considération.
Au contraire, les hommes de bonne volonté qui, par libre choix chrétien, ont échangé les richesses contre la pauvreté, qui ont aussi méprisé celles qu’ils ne possédaient pas comme celles qu’ils possédaient, quittant tout pour le Christ (Mt 19. 27) de même que lui a tout quitté pour eux : voilà ceux qui le suivent partout où il va (Ap 14. 4).
Une pareille imitation du Christ représente pour moi la preuve la plus sûre que la Passion du Sauveur et sa ressemblance avec nous tournent à mon profit. Voilà la saveur, voilà le fruit et du labeur et de la douleur.

La liberté spirituelle du Verbe incarné
13. Vois donc quelle oeuvre magnifique la Majesté divine a faite en te créant. Pour tout ce qui est dans le ciel et sous le ciel, il a dit, et cela fut créé (Ps 148. 5). Quoi de plus facile que de dire ? Oui, mais toi, est�ce par sa seule parole qu’il t’a recréé, après t’avoir créé ? Trente�trois ans durant, il a paru sur la terre, vivant avec les hommes (Ba 3. 38) ; et il y
eut même des gens pour calomnier ses actes, pour le prendre au piège de ses paroles, et lui n’avait pas un lieu où reposer la tête (Mt 8. 20).
Pourquoi cela ? Parce que le Verbe, en descendant, avait quitté la subtilité de sa nature divine pour faire sien un vêtement plus grossier.
Oui, il s’était fait chair (Jn 1. 14), usant ainsi d’un instrument plus grossier et plus difficile à manier. Mais, de même que la pensée se revêt d’une expression vocale sans être amoindrie avant de s’exprimer ni après s’être exprimée, ainsi le Fils de Dieu a assumé une chair sans subir de mélange ni se voir amoindri soit avant soit après l’incarnation. Auprès du Père il est invisible, mais ici�bas nos mains ont touché le Verbe de vie, et ce qui était dès le commencement, nous l’avons vu de nos yeux (1 Jn 1. 1). Or ce Verbe, du fait qu’il s’était uni une chair très pure et une âme parfaitement sainte, maîtrisait à son gré les actes de son corps, d’une part parce qu’il était sagesse et justice (1 Co 1. 30), d’autre part parce qu’il n’éprouvait aucune loi dans ses membres qui s’opposât à la loi de sa raison (Rm 7. 23).
Ma parole à moi, mon verbe, n’est ni sagesse ni justice, mais elle est capable de l’une et de l’autre, et celles-ci peuvent aussi bien la quitter que lui advenir � mais plus facilement la quitter. Il nous est plus habituel, en effet, d’être les esclaves de notre chair et de ses vices que d’or donner à une finalité ce qu’elle entreprend et ce qu’elle subit. Ceci parce que tout âge, dès l’enfance (Gn 8. 21), est enclin au mal et ne recherche que son plaisir, jusque sous les coups, sous la menace de l’épée, et même au moment décisif de la mort.

La liberté spirituelle du chrétien
14. Heureux celui dont la pensée � c’est elle notre parole, notre verbe à nous � dirige tous ses actes vers la justice, de telle manière que son intention soit saine et son action droite. Heureux celui qui ordonne en fonction de la justice ce que subit son corps : tout ce qu’il souffre, il le souffre à cause du Fils de Dieu, si bien que son coeur sera libre de tout murmure et que sa bouche proclamera l’action de grâce et la louange.
Celui qui s’est élevé à ce niveau, il empoigne son grabat et va dans sa maison (Mc 2. 11). Notre grabat à nous, c’est notre corps, dans lequel d’abord nous étions couchés, asservis à nos désirs et à nos convoitises. Mais maintenant nous le portons, dès lors que nous nous contraignons à obéir à l’esprit ; et c’est un mort que nous portons, car notre corps est mort en raison du péché (Rm 8. 10). Nous avançons cependant, mais sans courir, car le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et cette demeure terrestre alourdit l’intelligence aux nombreuses pensées Sg 9. 15). Et nous avançons même vers notre maison. Quelle maison ? Notre mère à tous (Si 40. 1), car leurs sépulcres, voilà leur maison à jamais (Ps 48. 12). Pour nous qui marchons sous un tel fardeau, celui-ci une fois déposé, quelle ne sera pas, à votre avis, notre course ? Quel ne sera pas notre envol ? Oui, nous volerons sur les ailes du vent (Ps 17. 3).
Le Seigneur Jésus nous a embrassés en saisissant notre labeur et notre douleur ; embrassons�le à notre tour dans des étreintes qui répondent aux siennes ; oui, saisissons la justice, sa justice, en dirigeant nos actes vers cette justice, en supportant nos souffrances à cause de cette justice. Et disons avec l’Epouse : Je l’ai saisi, je ne le lâcherai pas (CI : 3. 4). Disons aussi, avec le patriarche : Je ne te lâcherai pas que tu ne m’aies béni (Gn 32. 27). De fait, que reste�t�il à attendre, sinon la bénédiction ? Que désirer de plus, après s’être embrassés, sinon le baiser ? Uni à Dieu (1 Co 6. 17) d’une telle manière, comment n’aurais�je pas le désir de m’écrier : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (Ct 1. 1) ? Pour le moment, Seigneur, nourris�nous du pain des larmes, abreuve�nous de larmes avec mesure (Ps 79.6 vg), en attendant le jour où tu nous feras parvenir à cette pleine mesure tassée et secouée, que tu verseras dans notre sein (Lc 6. 38), toi qui es dans le sein du Père (Jn 1. 16), Dieu au�dessus de tout, béni pour les siècles (Rm 9. 5).
1. nec tradente te sed trahente laquceo.
2. non emissus a te sed amissus.
3. Cette phrase est un écho du canon ancien de la messe : Unde et memores ... hostiam puram, hostiam sanctam, hostiam immaculatam.
4. Rm 5. 12 dans une lecture fautive qui
remonte à saint Augustin : cf Av, I, note 7.
5. Le prédicateur parle ici, littéralement, d’une action passive et d’une passion active.
6. « Sa force » : cf par. 2�9 ; « sa ressemblance » : cf par. 10�11 ; mon « imitation » : la fin du sermon.

 

Saint Bernard,

 
 

 

 

 
 
 

 

 
 

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